Autodétermination, travail réel et VRS
Sortir de la bienveillance abstraite pour redonner du pouvoir d’agir
Dans le champ du médico-social, et plus particulièrement en ESAT, nous parlons beaucoup de bienveillance, d’accompagnement, de projet personnalisé, d’autodétermination.
Ces mots sont nécessaires. Ils traduisent une intention juste.
Mais lorsqu’ils ne s’incarnent pas dans l’organisation réelle du travail, ils risquent de rester… des mots.
Or, le travail ne se vit jamais dans l’intention.
Il se vit dans les actes, dans les contraintes, dans les rôles, dans les relations de pouvoir, dans ce qui est possible et dans ce qui ne l’est pas.
C’est là que se joue, concrètement, l’autodétermination.
Le travail réel : là où tout commence
Parler d’autodétermination sans parler du travail réel, c’est prendre le risque d’une illusion.
Le travail réel, ce n’est pas :
- la fiche de poste,
- le projet institutionnel,
- la promesse d’inclusion.
Le travail réel, c’est :
- ce que la personne fait effectivement,
- avec les moyens dont elle dispose,
- dans un cadre donné,
- sous des contraintes parfois invisibles,
- avec des arbitrages permanents.
C’est dans cet espace-là que se construisent :
- la compétence,
- la confiance,
- la reconnaissance,
- ou au contraire la dépendance et l’effacement.
On ne peut pas parler d’autodétermination si le travail est flou, instable, suradapté ou sous-déterminé.
Il n’y a pas d’autodétermination sans lisibilité du travail.
Savoir, pouvoir et accompagnement : une tension structurelle
Les institutions d’accompagnement produisent du savoir :
diagnostics, évaluations, compétences, limitations, besoins, capacités.
Ce savoir est indispensable.
Mais il n’est jamais neutre.
Comme l’a montré Michel Foucault, le savoir est toujours lié à une forme de pouvoir :
le pouvoir de nommer, de classer, de décider, d’autoriser ou d’interdire.
En ESAT, cette tension est permanente :
- accompagner sans décider à la place,
- sécuriser sans infantiliser,
- adapter sans assigner.
Le risque n’est pas la malveillance.
Le risque est la normalisation bienveillante, celle qui agit au nom du bien, mais qui réduit les marges d’action réelles.
La question n’est donc pas :
« Faisons-nous bien ? »
Mais :
« Qu’est-ce que notre organisation permet réellement de faire aux personnes ? »
Autodétermination : une propriété de l’organisation, pas seulement de la personne
On réduit trop souvent l’autodétermination à une capacité individuelle :
- savoir exprimer un choix,
- savoir dire oui ou non,
- être autonome dans ses décisions.
C’est une erreur.
L’autodétermination est d’abord une propriété du cadre de travail :
- des règles claires,
- des rôles identifiés,
- des responsabilités explicites,
- des espaces de décision réels,
- des possibilités d’erreur sans sanction excessive.
Une personne ne peut exercer son autodétermination que si :
- elle comprend ce qui est attendu,
- elle sait ce sur quoi elle peut agir,
- elle perçoit la valeur de ce qu’elle produit.
👉 L’autodétermination n’est pas un discours. C’est un effet de structure.
La VRS : redonner une place sociale par le rôle professionnel
La Valorisation des Rôles Sociaux (VRS) est souvent évoquée comme un principe éthique.
Elle est en réalité un outil profondément opérationnel.
Un rôle social valorisé, ce n’est pas :
- une occupation,
- une activité “adaptée” sans reconnaissance,
- une tâche invisible.
C’est un rôle :
- identifiable par les autres,
- utile socialement,
- inscrit dans une chaîne de production ou de service,
- porteur de responsabilité,
- reconnu dans et hors de l’ESAT.
La VRS ne valorise pas la personne malgré le travail.
Elle valorise la personne par le travail.
Et ce déplacement est fondamental :
- on ne parle plus de capacités abstraites,
- on parle de contribution réelle,
- on ne protège plus seulement,
- on reconnaît.
Passer de l’intention à la transformation
Penser l’autodétermination, le travail réel et la VRS ensemble oblige à changer de focale.
Il ne s’agit plus seulement de :
- “bien accompagner”,
- “faire attention”,
- “individualiser”.
Il s’agit de :
- penser l’organisation du travail,
- clarifier le qui fait quoi, comment et pourquoi,
- concevoir des postes qui font sens,
- accepter une part d’incertitude,
- déplacer les frontières entre protection et responsabilisation.
C’est un travail exigeant.
C’est parfois inconfortable.
Mais c’est à ce prix que l’accompagnement devient émancipateur plutôt que simplement protecteur.
En conclusion
L’autodétermination n’est pas une posture morale.
La VRS n’est pas un supplément d’âme.
Le travail réel n’est pas un détail opérationnel.
En ESAT, ces trois dimensions forment un socle indissociable :
- pour redonner du pouvoir d’agir,
- pour produire de la reconnaissance sociale,
- pour faire du travail un levier d’inclusion réelle.
👉 Ce n’est pas en parlant plus de bienveillance que l’on transforme le travail.
C’est en transformant le travail que la bienveillance devient réelle.
Ludovic – IPSIS
Organisation du travail, inclusion et autodétermination en ESAT